samedi 15 septembre 2018

Love Hôtel [3]


 
 4.
Mardi. Des stries.
Vous étiez un partisan du système et vous aviez un boulot en or.
Tu sniffes un peu pour tenir, beaucoup pour te divertir, c’est pour le vent dans les cheveux. Tu sais que ce n’est pas de la coke pure mais plutôt un vieux mélange de RC, de lactose, d’acide borique, de sulfate de zinc, de speed mais finalement peu importe, tu aimes ça, ça te speede, ça t’affine et t’optimise. Tu respires. Tu oublies direct les brisures constantes, le boulot qui flanche, les cassures, les réflexions, les retards, les insomnies, les névralgies, les sueurs froides, ce qui constitue la petite mécanique de ton quotidien. Bam, tu fais le break.
Tu t’aperçois qu’enfin, tu te détends.

Les choses sont circonscrites et les vies formatées au sein d’un monde sécurisé. La légende urbaine te répète qu’on te surveille derrière le brouillard, sur les autoroutes, les routes et les rues, dans les gares, les aéroports et les réseaux. Tu sais qu’on te trace. Qu’on a la possibilité de te tracer. 
Les réseaux dégueulent d’egotrips, de selfies, de moi moi moi personnellement je, oui, moi je pense que moi je me flashe et parle de moi sur moi ma vie visible par tout le monde au milieu d’une cacophonie de traders cokés. Do you see the light at the end of the tunnel ?
Des stries. Des sillons. Le caillou qui raye lentement la vitre en gros plan. J’ai des petites cernes autour des yeux. Micro-pointes. Des rides. Ma vie dégueule aussi sur facebook et instagram. Les réseaux sociaux. Je ne suis différent de personne. Je montre ce que je veux montrer. Je crois montrer ce que je voudrais montrer. Ça n’a que peu d’importance en réalité. Je poste des trucs et ce qui m’intéresse c’est le nombre de vues. Et de likes. De partages. Ça fait du bien à l’égo. Ça occupe. Enfin perso pour être honnête, ça m’a occupé jusqu’à ce que je me lasse.


Il est 19h00. Non, 19h15. Je ne sais plus être à l’heure.
Elle doit déjà m’attendre au bar, en face de l’hôtel,
Je me speede.

Pseudo : Mélina.
42 ans.
Mariée.
Aime la lecture, la musique, le cinéma et l’équitation.
Elle s’ennuie. Elle travaille beaucoup. Son mari aussi. Il est souvent en déplacement et puis, le temps a passé. C’est comme ça. C’est la vie. Elle cherche un peu d’aventure dans la semaine. Jamais longtemps. Une à deux heures de temps en temps. Si ça matche, une fois par semaine. Elle tape vite. Elle précise ses règles. Elle cherche du sexe et pourquoi pas un plan régulier. Elle a vu ton profil et tu lui plais. Tu es très beau. Mais elle est un peu lasse parce qu’elle est toujours tombée sur des Sexcorts pas terribles niveau intellect. Musclés, tatoués mais cons-cons. Et toi, tu n’as aucune note. Le grand mystère. Un nouveau. C’est presque comme une vraie rencontre, tu trouves pas ? Je réponds un truc tranquille style, oh ouais carrément ! Apparemment ça lui plaît parce qu’elle enchaîne avec un, tu branches ta cam ? Ça serait plus sympa…

(…)

samedi 30 juin 2018

Data loss [10]


https://www.youtube.com/watch?v=c6avfPIL55Q&list=RD8bH9YdpVAkQ&index=12


Inscrit en rouge. L’erreur. Tu es l’erreur. Tu es né par erreur. Avez-vous des questions ? Tu es l’inconnu brouillé qui cherche une place dans le wagon bondé. Tu es celui qui dort sur une bouche d’aération du métro. Tu n’auras jamais ma reconnaissance, ni celle de ta mère. Tu es inférieur. Tu fais les mauvais choix. Les plus mauvais choix. Tu inventes les plus mauvais choix. Tu es con. Tu te mets toujours dans la merde. Tu t’attires des ennuis. Tu ne vaux pas grand-chose. Et ça fait mal, avec tous les sacrifices qu’on a fait pour toi, voilà ce que tu fais. C’est zéro. Tu es nul. Tu es maigre. Tu ne dois pas bien manger. Tu es enflé. Tes lèvres sont écarlates et gonflées. Tu empestes l’alcool. T’es un raté. Tu ne vaux rien. Tu es l’inconnu dans l’équation. Tu es ce qu’on n’attend pas. Qu’est-ce que tu vas devenir ? Nous tenterons d’y apporter une réponse. Tu finiras clochard. Tu finiras sous un pont. Au mieux, tu finiras balayeur. Réponds-nous. La cuisine est ton tribunal. Nous sommes tes juges. Pauvre con. Tu es le blocage.
On ne te voulait pas. Tu es le produit d’une défaillance ; le dommage collatéral. La malédiction. Tu es l’empêchement. T’es vraiment nul. Non, tu n’es pas assez mûr, très loin de là même. Faites des phrases au marqueur sur le modèle suivant : si je gagnais au loto, j’arrêterais de travailler. Le monde tremble. A découvert. La déchirure du continuum spatio-temporel. Le latex percé dans le monde parfait de partage et d’architecture ronflante de l’ego-trip. Je tremble à l’aune de l’inédit. Nous restons avec vous pour faire le point au fur et à mesure de l’évolution de la situation.

Le toubib était plutôt rassurant :
« Oui. Votre cas est classique. Ne paniquez pas. Oui, c’est normal, c’est l’angoisse qui fait ça. La chute de l’adrénaline. Vous revenez au réel. Vous décompensez et c’est bien normal. Oui, je vous répète que votre cas est classique. J’ai votre dossier sous les yeux. N’augmentez pas la charge négative des évènements en les ressassant. Il nous reste cinq minutes. »

(…)